Entreprise is back

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Le virage de l’entreprise vers la société : l’obligation de contre-braquer, vite…

Je sais que je vais en étonner plus d’un en disant que l’Entreprise Innovation Build Up ne se confond pas avec la Société Innovation Build Up. Et pourtant c’est vrai !

C’est une vieille histoire que celle de l’Entreprise et de la Société.

Jusqu’aux alentours des années 1980, leur cohabitation ayant été plus qu’acceptable, tous se sont contentés d’utiliser indifféremment ces deux termes.

Depuis, dans les multinationales, les grosses entreprises, les ETI et même dans certaines PME, progressivement, c’est devenu l’histoire d’une divergence dont nous vivons toujours les effets.

 

Le virage, quand a-t-il commencé ? :

Le top départ a été donné le jour ou les mots de ‘’Corporate governance’’ sont apparus.  La prise en main de l’Entreprise par les actionnaires c’est-à-dire la Société, a commencé.

 

L’Entreprise et la Société. Quelles différences ?

Une entreprise, c’est un potentiel d’actions (pouvoir d’agir grâce à des hommes, des savoir-faire,  un projet, un entrepreneur-dirigeant, un outil productif, des sous-traitants, des fournisseurs,  des capitaux, des brevets,..)

Une société c’est un acte juridique associant des personnes  (actionnaires) qui  mettent en commun des biens qu’ils affectent à une Entreprise (apports en nature ou en industrie) en vu d’en partager les bénéfices (l’article 1832 du Code civil).

C’est maintenant que ça se corse ! :

Si la Société (personne morale) a bien un statut juridique, il n’en est pas de même pour l’Entreprise à qui le droit ne donne pas une définition (note 1). C’est une organisation économique.

Et alors ? Me direz-vous.

Et alors ?  C’est une différence cardinale ! : l’Entreprise, organisation économique  ne peut pas réellement avoir de propriétaire au sens complet du terme!

Etrange mais, vrai :

L’Entreprise est constituée d’actifs et de personnels. La Société est le propriétaire des actifs (au sens comptable et financier) de l’Entreprise, mais pas des personnels (n’oublions pas, bien heureusement, que les personnels ne peuvent appartenir à personne !)

Ça ne se corse plus. Mais, ça tangue… :

Mais alors, qui commande l’Entreprise ? Réponse : le dirigeant (DG / PDG) Il est responsable des résultats financiers, et de la pérennité de l’entreprise,

D’accord ! Et la Société, qui la commande ? Réponse : l’ensemble des actionnaires réunis en assemblée générale. Vis-à vis de l’Entreprise, ils sont responsables de nommer un dirigeant et un conseil d’administration.

 

Le nœud Gordien

Mes chers amis, vous voyez tout de suite l’origine du problème posé il y a quelques 30 ans : puisque le dirigeant dirigeait l’entreprise, il dirigeait un potentiel d’actions dont une partie (les personnels) n’appartenait pas à la Société (aux actionnaires). La nature de ce potentiel d’actions qui échappait aux propriétaires était (c’est toujours le cas) surtout de nature intangible et notamment humaine…

Cela gênait d’autant plus la Société (les actionnaires) que, pour satisfaire de nouveaux types d’actionnaires (comme les fonds de pensions), il fallait augmenter très rapidement la rentabilité de l’Entreprise, quitte à y consacrer toutes les ressources… notamment, humaines.

Alors, on tranche !

 

Le virage :

D’abord, un coup de frein à un concept : les pouvoirs du dirigeant    omnipotent doivent changer pour ne pas gêner… :

Ne possédant pas les ressources humaines de l’Entreprises, la Société  ne peut agir qu’en imposant ses vues au dirigeant. En effet, si dans l’exercice de ses responsabilités celui-ci choisit d’autres priorités que celle de servir des dividendes, il représente un danger.

Ensuite, la ‘’Corporate governance’’ :

Bien sûr, il semblait alléchant ce concept ! : il parlait de ‘’parties prenantes’’ (stakeholders) comme acteurs de succès. A y bien regarder le but était de reprendre le pouvoir aux entrepreneur-dirigeants.  La suite de l’histoire le démontrera.

La financiarisation de l’économie qui a démarré il y a quelques décennies  va imposer au dirigeant de concentrer ses efforts sur les résultats comptables et financiers en dédiant la plus grande partie de ses ressources humaines à la création, à court terme, des plus grands profits possibles.

Autrement dit, le dirigeant s’est vu amputé d’une partie importante de sa responsabilité : assurer la pérennité de l’Entreprise dont le principe actif majeur est les ressources humaines.

La sortie du virage : les intérêts des dirigeants doivent s’aligner sur ceux    des actionnaires…

Eureka ! Terminés les soucis. Le dirigeant n’a plus à se préoccuper de pérennité (ou durabilité), d’écosystème, etc. : la gouvernance veille, et distribue des stocks options, des BSPCE,… en récompense !

 

Après le virage : la désillusion et les dommages.

La route n’est pas aussi droite qu’annoncé. Dans de nombreux pays, dont les Etats Unis, ce virage a été estimé nécessaire car les abus de certains dirigeants (affaire Enron 2001, par exemple) avaient crée un vrai traumatisme. La capacité de ce pays à faciliter l’innovation, associée à la convergence culturelle entre financeurs et entrepreneurs,  a favorisé  grandement la sortie par le haut.

En France, la financiarisation de l’économie a conduit à une perte de substance : celle-là même qui est recelée dans les ressources humaines, y compris celle des dirigeants.

Nous aurions pu nous en remettre ! Sortir, aussi, par le haut.  Mais, nous étions tous à écoper l’eau qui envahissait notre navire heurté de plein fouet par les 35 heures…

 

Le futur, et pourquoi pas le présent.

Notre pays n’est pas les Etats-Unis d’Amérique. Nous sommes en retard et différents…

Notre culture, notre trajectoire socio-économique demandent à être mises en résonnance avec des Entreprises (note 2) qui se proposent de créer des valeurs partenariales  (parties prenantes ou stakeholders) : la performance se mesure au regard des bénéfices pour chaque partie prenante (y compris le profit financier sans lequel rien ne serait possible).

En France, la mise en place de nouvelles idées prend beaucoup de temps…

La majorité des petites entreprises tiennent déjà plutôt compte des parties prenantes. Pour elles, l’Entreprise se doit d’être un lieu de création de valeurs partenariales. Malheureusement, leurs marges sont insuffisantes pour investir en actifs matériels et immatériels comme elles le devraient et elles le souhaiteraient…

Pour les autres Entreprises, depuis celles du CAC40  jusqu’aux nombreuses ETI /PME, sous le couvert de la ‘’Corporate governance’’, le mouvement a commencé depuis longtemps. Mais, on constate toujours la dictature du résultat à court terme, symptôme premier de l’existence d’un dirigeant-actionnaire…Alors où sont les parties prenantes ?

Quelles que soient les Entreprises œuvrant en France, la sacro-sainte notion d’’ayants-droit’ devrait progresser vers celle  de ‘’parties-prenantes’’. Celles-ci ont quelques grands intérêts en communs dont le majeur est : la création de richesses pérennes, garantes de profits et d’emplois durables.

 

Georges Kayanakis

 

(1) Malgré les textes qui définissent en creux l’entreprise, du point de vue juridique, l’entreprise n’a pas de définition. Le droit ne lui a pas conféré un statut aussi complet qu’à la Société.

(2)’’Refonder l’entreprise’’ par Blanche Segrestin et Armand Hatchuel. Seuil

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